Une entreprise rentable peut manquer de trésorerie lorsque les dépenses précèdent les règlements clients. Le prévisionnel place ces flux dans le temps pour repérer les points bas et préparer les actions nécessaires. Voici une structure sur treize semaines et des exemples de scénarios.
Pourquoi un prévisionnel de trésorerie est-il indispensable en TPE-PME
Le compte de résultat raisonne en produits et charges, engagement constaté : il vous dit si l'année sera bénéficiaire. La trésorerie, elle, raisonne en flux réels d'encaissements et de décaissements, datés. C'est cet écart qui explique qu'une entreprise affichant 8 % de marge nette puisse se retrouver à découvert en juin.
Trois raisons rendent l'exercice incontournable :
- Anticiper les points bas : identifier les semaines où le solde devient négatif et déclencher une action (relance, mobilisation de créances, ligne court terme) avant que la banque appelle.
- Crédibiliser un dossier de financement : aucune banque, BPI ou société d'affacturage n'accepte un dossier sans plan de trésorerie sur 12 mois et un plan court terme à 3 mois.
- Décider : embauche, investissement, augmentation de stock, gros chantier. Sans prévisionnel, toute décision se prend à l'aveugle.
Le Livre VI du Code de commerce (articles L611-1 et suivants) impose aux dirigeants une obligation de prévention des difficultés. Le commissaire aux comptes peut déclencher la procédure d'alerte prévue à l'article L234-1 en cas de fait de nature à compromettre la continuité d'exploitation. Le prévisionnel est la première preuve de bonne gestion.
Les deux horizons de prévisionnel à tenir en parallèle
Un seul tableau ne suffit pas. La bonne pratique consiste à piloter deux horizons distincts, avec des mailles différentes :
| Horizon | Maille | Objectif | Mise à jour |
|---|---|---|---|
| Court terme (13 semaines) | Semaine | Éviter la rupture de cash, piloter le BFR | Hebdomadaire |
| Moyen terme (12 mois glissants) | Mois | Cohérence avec le budget, dialogue banque | Mensuelle |
Le plan glissant 13 semaines (rolling cash forecast) est l'outil opérationnel : chaque lundi, on actualise et on rajoute une semaine à la fin. Le plan mensuel à 12 mois sert au pilotage stratégique et au dialogue avec les financeurs.
Méthode pas-à-pas pour construire votre prévisionnel 13 semaines
Étape 1 : partir du solde bancaire réel au jour J
Reprenez le solde consolidé de tous vos comptes professionnels au lundi matin, net des chèques émis non encore débités et des virements en cours. Beaucoup d'erreurs viennent d'un point de départ approximatif.
Étape 2 : lister les encaissements certains
Reprenez le journal des ventes et les échéances clients. Pour chaque facture émise non payée, indiquez la date prévisionnelle d'encaissement réelle (et non la date d'échéance théorique). Un client habituellement à 60 jours qui a une échéance à 30 jours sera positionné à 60 jours.
Ajoutez les encaissements récurrents : abonnements, contrats de maintenance, loyers perçus, subventions notifiées.
Étape 3 : lister les décaissements certains
Quatre familles à ne jamais oublier :
- Fournisseurs : montants et échéances contractuelles, dans les limites légales applicables.
- Paie et cotisations : dates réelles de paiement et échéances indiquées pour l'entreprise.
- Fiscalité : TVA, impôts et taxes selon le régime et le calendrier de votre espace fiscal.
- Financements : capital, intérêts, commissions et dates de prélèvement des emprunts et locations.
Étape 4 : projeter les encaissements et décaissements futurs
Pour les ventes futures (devis non signés, pipeline commercial), appliquez un taux de transformation réaliste basé sur vos 12 derniers mois. Pour les achats récurrents (énergie, télécom, sous-traitance), reprenez la moyenne mobile 3 mois.
Étape 5 : calculer le solde semaine par semaine
Solde fin de semaine = Solde début + Encaissements - Décaissements
Tout solde projeté inférieur à votre seuil de sécurité (généralement 1 mois de charges fixes) doit déclencher une action.
Modèle Excel 13 semaines : structure à reproduire
Construisez le tableau comme suit. Lignes en colonne A, semaines S1 à S13 en colonnes B à N.
Encaissements à prévoir : règlements des factures ouvertes, ventes futures selon des hypothèses explicites, aides ou remboursements effectivement attendus, apports et financements confirmés. Ne reconduisez pas un ancien dispositif fiscal sans vérifier son existence et vos droits.
Décaissements :
- Achats fournisseurs (matières, marchandises)
- Sous-traitance
- Salaires nets
- Charges sociales (URSSAF, retraite, prévoyance)
- TVA à décaisser
- Impôts et taxes (IS, CFE, CVAE)
- Loyers, énergie, télécom
- Échéances d'emprunts (capital + intérêts)
- Leasing, crédit-bail
- Frais bancaires
- Autres (honoraires, formation, déplacements)
Lignes de synthèse :
- Total encaissements
- Total décaissements
- Flux net de la semaine
- Solde de trésorerie en fin de semaine
- Solde cumulé vs. seuil d'alerte
Trois scénarios chiffrés sur une TPE de 5 salariés (chiffres mensuels lissés)
Les trois scénarios fictifs suivants comparent les flux mensuels d'une petite entreprise. Tous les montants sont des encaissements ou décaissements, TVA comprise lorsqu'elle s'applique ; ils ne décrivent pas un compte de résultat.
Scénario central : 60 000 € encaissés et 58 500 € décaissés donnent un flux net de +1 500 €. Les sorties comprennent ici 22 000 € de fournisseurs, 28 000 € de paie et cotisations et 8 500 € d'autres paiements, y compris les échéances fiscales retenues dans l'exemple.
Scénario défavorable : 51 000 € encaissés et 57 500 € décaissés donnent −6 500 €. Si ce déficit se répète sans financement supplémentaire, une trésorerie initiale de 25 000 € est consommée en moins de quatre mois. Détaillez les reports de règlement semaine par semaine pour localiser le point bas.
Scénario favorable : 66 000 € encaissés et 59 500 € décaissés donnent +6 500 €. Ce flux de trésorerie n'est pas la capacité d'autofinancement comptable. Un escompte accordé doit diminuer l'encaissement attendu ; ne le comptez pas aussi comme une seconde sortie.
Cette modélisation à trois scénarios doit toujours accompagner votre prévisionnel : le chiffre central ne dit rien sur le risque.
Indicateurs à suivre en parallèle pour piloter la trésorerie
Le prévisionnel n'a de valeur que comparé à des indicateurs structurels :
- DSO (Days Sales Outstanding) : encours client × 365 / CA TTC. Cible TPE : moins de 45 jours.
- DPO (Days Payable Outstanding) : encours fournisseur × 365 / achats TTC. À comparer aux délais réglementaires.
- BFR (Besoin en Fonds de Roulement) : stocks + créances clients - dettes fournisseurs. À suivre en valeur et en jours de CA.
- Cash conversion cycle : DSO + DIO (stocks) - DPO. Plus c'est court, mieux c'est.
- Taux de relance : nombre de factures relancées / nombre de factures échues.
Ces KPI doivent figurer dans un tableau de bord mensuel transmis au dirigeant et, idéalement, au chargé de compte bancaire.
Les erreurs classiques à éviter
- Confondre échéance contractuelle et date probable d'encaissement.
- Oublier les paiements trimestriels ou annuels.
- Calculer la TVA à décaisser comme un pourcentage fixe du CA sans tenir compte de la TVA déductible et du régime d'exigibilité.
- Oublier les achats et avances de fonds nécessaires à la croissance.
- Garder le plan inchangé alors que les commandes ou les règlements évoluent.
Outiller son prévisionnel : Excel ou logiciel dédié
Excel reste pertinent pour démarrer, à condition de figer une structure et de la mettre à jour religieusement. Au-delà de 50 factures clients/mois et de plusieurs comptes bancaires, un module dédié devient pertinent : agrégation bancaire (open banking, DSP2), lettrage automatique des encaissements, projections par client, alertes paramétrables. Le pilotage de trésorerie se branche alors directement sur la facturation et les relances, ce qui élimine les ressaisies et fiabilise les projections.
Conclusion
Mettez à jour les soldes et les hypothèses chaque semaine. Comparez les flux prévus aux flux constatés, puis ajustez les actions. Le tableau ne garantit pas l'absence de découvert, mais il permet de repérer les tensions assez tôt pour les traiter.



